Potentiel didactique d'un site comme le Moolin Rouge
IPP-Maîtrise FLE
Mai 1999
résponsable: Turid Trebbi
a) Présentation du site
b) Situation d‘expérienceSurvol des théories d’autonomie de l'apprenant
a) Critères d'analyse
b) Analyse
1. Lieu d'évaluation en langue et apprentissage
2. Compensations/Contournements
3. Lieu d'expression du soi/d'extériorisation
4. Lieu d'échange/de rencontre
5. Situation d'écrit
Conclusion6. Remarques & limites
Les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC) ont envahi le domaine éducatif. Il était normal qu'il en soit ainsi quand on se remémore la création d'Internet et la volonté de ses pères. Internet est né d'un réseau entre universités américaines dont le but était de transmettre rapidement les informations et de mettre à disposition de tous les établissements un fichier complet réactualisé en permanence par les résultats des nouvelles recherches. Il est donc évident que le réseau continue à communiquer le savoir. Ainsi si ces nouvelles technologies peuvent aider à compléter un savoir, pourquoi ne le feraient-elles pas dans le domaine des langues étrangères? Des cd-roms dits éducatifs sont d'ores et déjà sur le marché, les enseignants et les élèves peuvent se fournir en documents sur le web, les "chats" et autres messageries électroniques permettent aux apprenants de communiquer avec des locuteurs natifs et aux enseignants de partager leurs expériences. Toutes les possibilités qu'offrent les NTIC sont susceptibles d'avoir des fins pédagogiques en Didactique des Langues Etrangères (LE). Qu'en est-il des sites créés pour soutenir l'apprentissage d'une langue? Je me suis penchée sur l'un d'entre eux afin d'observer son fonctionnement et déceler ses apports pour un apprentissage du français. Je voulais savoir comment un lieu virtuel peut exister et proposer de l'aide à des étudiants en français. Il m'intéressait de voir comment les apprenants réagissaient et se servaient de ce lieu. Je me suis cantonnée à un espace qu'offre le site; celui de la discussion entre apprenants et locuteurs natifs, car il m'importait de découvir les aspects d'une telle situation dans le cadre d'un auto-apprentissage. La question qui a hanté toute mon analyse était celle de l'apport d'un tel lieu. Quelle place prend-il dans l'apprentissage d'une LE? Est-ce un lieu favorable à l'apprentissage? Mes observations ont été limitées et je ne peux répondre de façon définitive à ces questions, mais je pense avoir dégagé les principales caractéristiques et les apports pédagogiques importants du site au nom à présent familier à mes oreilles: Le Moolin Rouge.
a) Présentation du site
Le Moolin Rouge est un site soutenu par l'Institut de français pour aider à l'apprentissage des étudiants dispersés dans toute la Norvège et qui étudient à distance. Il a été mis en place pour que les apprenants puissent se réunir. C'est un programme pilote lancé en janvier 1999 avec des étudiants en Grunnfag (équivalent DEUG). L'Institut se fait un devoir de permettre aux étudiants d'avoir des cours de grammaire et de conversation. Son administrateur, Daniel Jung, m'a confié que le Moolin Rouge est basé sur l'exemple de sa grande soeur allemande; "Dreistadt" instaurée en Norvège. Au départ ce site avait deux objectifs. Le premier objectif était de donner la possibilité aux étudiants à distance de se réunir et de discuter en temps réel (ce que le courrier électronique ne permet pas), à plusieurs, sous forme de conférences ou de dialogues. Le second objectif du site était de permettre aux étudiants en allemand de s'habituer au fonctionnement d'Internet et de se familiariser au "chat" en langue allemande en discutant avec des locuteurs natifs. Derrière ces deux objectifs se cachent un but bien plus général de la part des didacticiens qui était d'offrir aux étudiants un lieu où ils pouvaient résoudre des problèmes complexes dans une langue étrangère. Par exemple la connexion peut se faire en "salle separée" où deux personnes dialoguent entre elles ou en "salle commune" où plusieurs participants discutent entre eux.
Le nom du Moolin Rouge est un jeu de mot formé à partir de l'expression "MOO" (MUD (Multiple User Domain) Object Oriented), système permettant de communiquer en direct sur un site.
Le projet est fondé sur une conception plus vaste de la langue que la plupart des outils issus des NTIC. En effet tout ce qu'on fait au Moolin Rouge est de la langue. Pour comprendre et utiliser les fonctionnalités du site il faut comprendre de la langue. En effet, si un participant X veut "parler" il ne doit pas se contenter d'écrire ce qu'il veut dire mais il doit taper: "dis je vais bien" pour que s'affiche son message ainsi: "X dit: Je vais bien". Ainsi il prend conscience qu'il est en train de créer de la langue en même temps qu'il s'exprime.
En ce qui concerne les discussions à deux dans une chambre: dans la mesure où les besoins des individus sont en étroite relation avec leurs intérêts familiaux, sociaux et professionnels les élèves peuvent ainsi choisir le thème de la discussion et leur interlocuteur en fonction de leurs attentes.
En tant que support, le Moolin Rouge apparait donc comme facilement accessible et pour certains critères réceptif aux besoins des utilisateurs. Il serait un moyen apte à stimuler et soutenir l'apprentissage car il permet aux étudiants de s'investir en posant des questions et d'obtenir l'aide d'une communauté d'apprentissage composée d'autres étudiants et d'enseignants. Sur ce site, les étudiants partagent leurs connaissances, leurs difficultés, leurs problèmes,… et tentent de les résoudre ensembles ou de s'expliquer des points de grammaire entre eux.
Ici aussi, enseignant et apprenant parlent le même langage lors de la communication pédagogique, l'un amenant l'autre à comprendre et maîtriser son langage.
Au cours de l'apprentissage et lors des discussions l'élève doit être en mesure de construire, de produire et de représenter un état de savoir qu'il est en train d'acquérir à partir des éléments langagiers qui lui sont proposés par l'enseignant. A mon avis, le fait qu'il soit en mesure de produire et négocier sa production est une étape indispensable dans l'appropriation d'un savoir. Il semble que ce que Philippe Marton décrit positivement quand il parle des NTIC se produise au Moolin Rouge : "la relation des apprenants avec les professeurs devient plus réelle et plus directe, car celui-ci joue de nouveaux rôles: d'aide, de guide, de tuteur, de facilitateur, de "diagnostiqueur", de contrôleur,…rôles beaucoup plus intéressants puisque basés sur l'échange, le dialogue, la rencontre, difficilement réalisables dans le modèle traditionnel connu de la grande salle de cours ou de l'amphithéâtre".
b) Situation d‘expérience
Lors des discussions l'élève doit se débrouiller avec ses connaissances. Il se trouve dans une situation de communication où il doit déployer tous ses savoirs acquis en langue française. Non seulement des connaissances linguistiques mais également pragmatiques. Il doit être capable de comprendre et s'exprimer. Il doit être apte à saisir les actes de parole (demande d'information, excuse, remerciement,...) pour pouvoir communiquer et lui-même pouvoir les réaliser. Pour cela il est nécessaire que l'apprenant ait integré des connaissances en langue française, tant en langue écrite qu'en langue orale car la langue a un statut particulier sur Internet; nous en reparlerons plus tard. Il bénéficie de différentes stratégies pour s'exprimer car certains facteurs facilitent la communication: le fait que l'élève ait le temps de préparer ce qu'il va écrire, qu'il puisse demander à son interlocuteur de répéter ou d'expliciter ce qu'il a dit, qu'il ait le choix du sujet de discussion et aide ainsi à stimuler son expression personnelle. Il a quelque chose sur laquelle il peut s'exprimer.
Pour revenir sur le statut de la langue sur Internet et plus particulièrement sur le Moolin Rouge, il est utile de préciser que le français utilisé sur le web apparait comme un écrit largement oralisé. On y retrouve les expressions, la syntaxe , le vocabulaire,...de la langue orale. Les connaissances de l'apprenant doivent alors être doubles ou alors spécialisées au discours des "chats". Ensuite la situation oblige les deux interactants de parler face à un écran d'ordinateur et non face à un être humain de chair et d'os. Ainsi ils ne peuvent se voir et la langue s'en ressent. Il faut combler l'absence physique de l'autre. Par exemple il est possible de noter l'étonnement en se servant des signes de ponctuation:"!","?"...ou en utilisant des marques appartenant habituellement à l'oral: "quoi?", "vraiment?!",... Pour exprimer la joie, par exemple, la langue se fait beaucoup plus explicite qu'à l'oral. En effet on peut voir: "Je suis heureux que l'on puisse se parler".
L'élève doit par conséquent connaître ou développer des savoirs importants. La situation de communication qu'offrent les discussions sur le site du Moolin Rouge est assez complexe et unique. C'est une situation nouvelle et le langage qui y est produit est en dehors de toutes normes imposées. On utilise des signes mathématiques pour expliquer ( "casse-pieds = chiante, qui ennuie tout le monde avec un comportement qui en demande beaucoup" ), on fait appel à d'autres langues ( "il faut des "knowledges" profondes" ) et à des savoirs en dehors de la langue ( "Synagogues, Talmud,..." ). Les énoncés sont souvent courts et fournis en actes de parole. Malgré son originalité cette situation de communication est semblable à toutes les autres car elle comporte les mêmes processus que les autres. On y retrouve le même déroulement hiérarchique et chronologique, les mêmes actes de parole, les mêmes statuts et les mêmes relations sociales entre les interactants. En effet il y a une ouverture et une clôture du discours, des demandes de renseignements, des excuses, des compliments, des acceptations, des informations,... et il est possible de retrouver des traces de rapports sociaux dans les discours (un professeur norvégien de 51 ans s'adressant à une étudiante locuteur natif de 21 ans,....). Grâce à toutes ces caractéristiques, la situation de communication offerte par le Moolin Rouge présente un degré de complexité tout à fait bénéfique pour des élèves car ces derniers ont à mettre en oeuvre toutes leurs connaissances ( linguistiques et extra-linguistiques) à un moment précis; celui de la discussion, pour y participer activement. C'est un instant où toutes les compétences sont activées et rendent la situation complexe pour les apprenants mais leur demande aussi de faire part d'une grande dose de spontanéité car tout se passe en direct (émission et réaction). Le site crée à mon sens un environnement favorable à un apprentissage auto-dirigé dans la mesure où l'apprenant choisit de s'impliquer ou non et se rend compte au fur et à mesure de ses besoins en français. En outre il peut s'auto-corriger, demander correction aux locuteurs natifs, s'auto-évaluer au fil du temps en gardant la trace de ses productions.
Je ne ferai ici aucune référence aux théories d'auteurs ou de didacticiens, bien que je me sois largement inspirée des pensées et des recherches de ceux dont les lectures m'ont influencée. J'ai regroupé mes savoirs et mes intuitions sur l'apport extérieur utile à un auto-apprentissage. Etant données les conditions imposées par la situation, j'ai choisi de sélectionner les variantes nécessaires à l'actualisation d'un aprentissage auto-dirigé sur un lieu comme le Moolin Rouge. Comment peut-il aider, soutenir, renforcer un auto-apprentissage? Ainsi je me suis attachée aux idées qui s'intéressent à la réaction et au rôle des apprenants dans un contexte où ils seraient les principaux acteurs de leur apprentissage. Quelles décisions, quels actes font d'une personne un apprenant auto-dirigé? Concernant l'autonomie de l'apprenant, elle peut-être developpée de façon idéale dans un environement MOO. Si l'on considère que l'autonomie de l'apprenant est la capacité au détachement, à la réflexion critique, à la prise de décision d'action indépendante, cela présuppose et nécessite aussi que l'apprenant développe une forme particulière de relation psychologique au processus et au contenu de son apprentissage. La capacité d'autonomie serait composée à la fois de la façon dont l'apprenant apprend et de la façon dont il transfère ce qu'il a appris à des contextes plus larges. Ainsi il me semble qu'il est possible pour un apprenant de se servir de ses acquis, de ses connaissances en discutant avec des français au Moolin Rouge et de se rendre compte de son processus d'apprentissage en observant son évolution au fil du temps et en comparant ses productions, en se corrigant, en se rendant compte de ce qu'il sait déjà faire et de ce qu'il ne sait pas encore faire (en situation de communication). Observer les étudiants sur ce site, cela pourrait être un peu observer leur processus d'apprentissage en contexte de communication sur un "chat". Les principales caractéristiques d'un document tel qu'une discussion au Moolin Rouge sont qu'il est un texte authentique et communicatif. Ce n'est plus un texte traditionnel où l'élève est obligé de produire un texte pour un enseignant mais il s'oriente ici vers des attentes beaucoup plus communicatives. De plus ce texte s'inscrit dans un cadre où l'élève peut produire grâce à toutes les connaissances et les savoirs en sa possession au moment où la communication se déroule. Par la suite, il peut garder des traces de cette production et elle peut faire l'objet d'une auto-évaluation et d'une auto-analyse du niveau atteint en langue etrangère. Peut-être qu'alors l'élève peut prendre conscience des actes de parole en analysant le texte avec l'aide du professeur.
L'enseignant pourrait lui aussi apprendre sur l'apprentissage de l'élève en se basant sur les connaissances qu'il a de chaque élève et en observant la réalisation de chacun en situation de communication sur le "chat".
Dans le cadre d'un apprentissage auto-dirigé, un lieu comme le Moolin Rouge permettrait sans doute à l'apprenant de devenir l'agent principal du processus d'apprentissage. Il serait le découvreur et l'artisan de ses propres connnaissances dans la mesure où tout est sous son contrôle; la production et l'évaluation grâce au texte imprimé de sa communication (cours de grammaire ou discussion avec locuteurs natifs).
Pour un auto-apprentissage, l'élève doit prendre en charge son apprentissage. Il doit participer activement aux activités d'apprentissage, exercer ses capacités de choix et enfin partager ses connaissances au sein de la communauté d'apprentissage. A mon sens le Moolin Rouge peut être le lieu où toutes ces conditions sont réunies car il entre dans le cadre d'un apprentissage où chaque individu apprend à un rythme et selon un style qui lui est propre. En effet l'apprenant crée lui-même les situations où il peut trouver ses besoins. Par exemple, pour la gammaire, les points qui posent problème sont mis en avant par les participants et le professeur est là pour expliquer, donner des exemples,…en fonction de la demande des élèves et de leurs réactions.
Observation du 29/04/99
Afin d'observer une situation de communication sur le site du Moolin Rouge et d'analyser ses principales caractéristiques, j'ai demandé à deux élèves de B-Språk français du lycée BHG (Bergen) de participer à une discussion avec des français locuteurs natifs. Je leur ai donné comme seule consigne de participer à une conversation proche de celles rencontrées sur un "chat" car je savais qu'elles y étaient habituées dans leur langue maternelle et en anglais.
Je leur ai precisé la situation en quelques mots: leurs interlocuteurs allaient être françaises et présentes dans la même salle qu'elles. L'évènement a eu lieu dans la salle informatique de l'IPP le 29 Avril 1999 et dans la salle de classe virtuelle du Moolin Rouge. Les deux élèves, Maria et Solveig, ont également été initiées au fonctionement du site par son administrateur qui leur a fourni les explications en norvégien. Il a exemplifié ses indications et a fait pratiquer les deux filles avant de les "lâcher" avec les français. La discussion pouvait alors commencer.
Interactants
- deux élèves norvégiennes: Maria et Solveig, environ 17 ans, lycéennes au BHG, en B-Språk français.
- trois étudiantes françaises à IPP: Florence, Audrey et Emmanuelle, entre 21 et 25 ans, locuteurs natifs.
- Daniel ("Danielw"): administrateur du Moolin Rouge. En tant qu'expert il joue plus ou moins le rôle du professeur. Il peut se permettre d'avoir le droit de gérer et d'intervenir quand bon lui semble. Locuteur de français non-natif. Selon lui, agir sur le Moolin Rouge c'est jouer le rôle du personnage qui porte le même nom que soi. Quand on demande à son personnage de parler, on lui commande: "Dis bonjour à tout le monde", et ce personnage agit parce qu' un acteur le fait vivre.
Situation: expérience directe et réelle de la langue.
- Encadrement; hors situation de salle de classe et activité présentée comme située en dehors du contexte scolaire. Il n'y a pas de professeur. Seul Daniel présente au tableau les fonctionnalités, mais pas plus.
- Personne ne contrôle ce qu'elles font. Les éleves se retrouvent face à l'ordinateur et agissent comme bon leur semble.
- Tous les interactants sont dans la même pièce mais ils ne communiquent que par le biais du site. D'ailleurs quatre des actants ne se connaissaient pas auparavant (Audrey et Emmanuelle n'avaient jamais rencontré ni Maria ni Solveig).
a) Critères d'analyse
Etant donné le nombre d'informations présentes dans le discours produit ce jour là je me suis limitée à l'analyse de quelques points tant l'expérience fut fructueuse et riche en découvertes. Ainsi je me suis penchée sur quelques aspects importants pour déceler les possibles apports d'un site comme le Moolin Rouge. Mes critères d'analyse: Est-ce que Le Moolin Rouge serait un complément idéal à un apprentissage du Français Langue Etrangère?
- lieu d'évaluation en langue et en apprentissage
- possibilité de contourner problèmes, de compenser
- lieu d'échange/rencontre
- lieu d'expression du soi, d'extériorisation. Il faut s'extérioriser (jeu de rôle) pour parler la langue
- situation d'écrit dans un sens large (ici: redéfinir l'écrit dans cette situation)
b) Analyse
1. Lieu d'évaluation en langue et apprentissage
Les deux apprenantes commentent souvent ce qu'elles ressentent quant à la situation de communication au fil de la discussion. Elles expriment leurs frustrations quand elles ne comprennent pas ("?!?!"), donnent leur avis sur la complexité de la situation ("c'est trop vite OK?"; "c'est difficile"), elles parlent de leurs sensations et même de leur enthousiasme ("c'est amusent"). On remarque aussi qu'elles n'ont pas peur de dire qu'elles font face à un échec de compréhension ("je ne comprends pas"; "je ne connu pas le mot…rire") ou d'expression, à la suite duquel elles demandent de l'aide ("tu moi aider explique quoi le russ"). Ainsi elles mettent des mots sur ce qu'elles ressentent et parviennent à exprimer ce qu'elles expérimentent en termes de compréhension et de production en français. Elles semblent prendre conscience de leurs lacunes en langue et de l'attrait qu'elles ont pour cette situation de communication. Ces commentaires sont souvent adressés l'une à l'autre comme si elles avaient besoin de vérifier les mêmes sensations chez l'autre apprenant ou d'exprimer leurs sentiments à quelqu'un de proche et capable de ressentir les mêmes choses. On entrevoit ici l'importance du rôle de l'enseignant qui devrait être capable de créer ce genre de lien avec ses apprenants s'il veut connaitre leurs impressions face à leur apprentissage et leur faire prendre conscience que c'est un processus conscient. Les idées et les avis de Maria et Solveig apparaissent naturellement dans le discours. Elles développent une métalangue et font des commentaires sur la langue et sur leur production. En effet même quand Solveig écrit "je ecris pas vite" cela relève de sa capacité à juger la facon dont elle produit de la langue en situation de communication réelle et directe; selon elle elle n'est pas apte à écrire suffisament vite du francais dans un contexte où la communication doit être rapide. Enfin les deux apprenantes n'hésitent pas à demander de l'aide et à combler leurs lacunes par différents moyens.
2. Compensations/Contournements
Je me suis attardée sur la capacité des deux apprenantes à employer des stratégies de compensation, à détourner les problèmes et à demaqnder de l'aide. En effet elles demandent à leur camarade de venir à leur secours (Maria à Solveig) et à une connaissance française ("tu moi aider explique quoi le russ fait qui est tres stupide pour nous"; "tu veux expliquer a Audrey, quand le russ etait a notre ecole"). Grâce à cet exemple on peut se rendre compte que l'interaction semble être un moyen essentiel, voire naturel, à l'apprentissage. En demandant à Florence de dire à sa place ce qu'elle souhaitait exprimer, Maria fait appel à un modèle à partir duquel elle pourrait apprendre. Elles se servent également de l'anglais quand elles ne connaissent pas les mots français ("beaches"; "kidnap" ), voire même de leur langue maternelle ("trofees"; "hats") supposant que leurs interlocuteurs pourront comprendre la référence et accéder au sens.
Elles expriment leur incompréhension par des signes d'interrogation ("?!?!") ou l'explicitent clairement ("je ne comprends pas") ou encore pointent directement vers le sujet de leur incompréhesion ("`le?' `la?' "). Elles compensent également leurs lacunes en utilisant leur habitude à communiquer sur les "chats" ("OK!") et l'oralité d'un tel discours. Il est intéressant de voir Solveig compenser sa méconnaissance de la chanson évoquée par Daniel ("le coq est mort") en donnant le titre d'une autre chanson française ("Frere Jaques") qu'elle connait. Ainsi en observant la discussion il est possible de se rendre compte des stratégies utilisées par les deux apprenantes pour communiquer en français tout en puisant dans leurs connaissances et en formulant des hypothèses sur la langue elle-même. Elles essayent, elles testent et découvrent ainsi leur aptitude à créer sans frustration, sans volonté de produire une langue "parfaite".
3. Lieu d'expression du soi/d'extériorisation
A la suite de l'expérience, les deux élèves ont avoué avoir trouvé cela amusant et différent d'une production écrite en salle de classe. En effet elles ont estimé qu'elles avaient eu la possibilité de s'exprimer véritablement dans la mesure où elles pouvaient choisir de parler de ce qu'elles voulaient. Ce sentiment diffère de celui qu'elles ressentent habituellement dans le milieu scolaire où elles ont à produire un texte pour leur professeur sur un sujet qui ne les concerne pas souvent. Ici elles ont conclu que la situation était plus motivante pour une production de langue.
En plus, pour un observateur qui comme moi a pu voir Solveig agir en salle de classe et sur le Moolin Rouge, il est tout à fait possible de croire que la discussion dans un tel contexte lui permet de s'extérioriser. En effet elle agit très différement sur le site car elle semble y être une personne très extravertie, donnant facilement son opinion et prenant souvent la parole. Or il s'avère qu'en cours ou avec ses camarades, Solveig se comporte de façon très réservée et s'exprime rarement. Lors de la discussion sur le site elle a pris la parole plus fréquement que Maria, elle a effectué un grand nombre d'initiatives de la parole (saluer Kristin, poser des questions à Emmanuelle, dire ce qu'elle ressent,…). Une question reste en suspens sur ce point: joue-t'elle le rôle qu'elle s'est assigné auparavant (prédéterminé dans son esprit) ou s'adapte-t'elle au cadre de communication pour créer ce rôle? Néanmoins, le rôle qu'elle joue sur le Moolin lui permet de s'exprimer ("tres sexy"; "c'est stupide") et de parler le français alors qu'elle ne le fait que très peu en classe. Par conséquent ce site peut-être utile dans l'apprentissage des personnes comme Solveig dans la mesure où il leur permet de s'extérioriser et d'utiliser ainsi la langue.
4. Lieu d'échange/de rencontre
Le Moolin Rouge apparait comme un lieu de rencontre car les interactants communiquent entre eux et parlent d'eux ("j'ai seulement ete en cote d'azur"; "je dancer, et joue a teatre";…). De plus ils se rendent compte qu'ils ont partagé un moment ensemble ("c'etait amusent parler avec toi").
C'est aussi un lieu d'échange car les interactants partagent des connaissances culturelles et linguistiques. Pour les apprenants norvégiens ils peuvent augmenter leur connaissances en langue en étant confrontés à du discours authentique ("donner le `la' "; "je ne connu pas … rire") et en culture française ("D'Artagnan"; "Cyrano de Bergerac", "Mano Negra") nécessaires dans l'apprentissage et complémentaires au programme officiel. Les participants français apprennent également et s'ouvrent à une culture différente ("buekorps"; "En Norvege c'est cher"; "russ"; "Kongparken"). Tous s'enrichissent les uns grâce aux autres, en développant une ouverture d'esprit et en apprenant les pratiques culturelles de l'autre.
Enfin les enseignants peuvent observer les apprenants en situation de vérification d'hypothèses et de pratique de la langue. Ils découvrent alors comment les élèves détournent les problèmes, utilisent la langue, quelles sont leurs lacunes, leurs aptitudes acquises,… et apprennent ainsi sur l'apprentissage des élèves.
5. Situation d'écrit
L'originalité de la situation qu'offre une discussion sur le Moolin Rouge réside aussi dans le statut de la langue. A première vue il s'agit d'une situation d'écrit car pour communiquer il faut écrire à son interlocuteur et comprendre ce que celui-ci écrit. Mais en regardant de plus près on s'aperçoit que l'écrit est largement oralisé ("ca va Maria?"; "ok?"; "musique comme ca"). Il est évident que ces caractéristiques sont propres au "chat" en général et que la langue a le même statut que sur un site où tous les locuteurs sont des français locuteurs natifs. Dans le cadre de l'apprentissage du Français Langue Etrangère cette situation demande à l'apprenant de développer les quatres aptitudes en langue étrangère ( compréhension écrite et orale, expression écrite et orale) pour pouvoir communiquer. Il doit être capable de réaliser différents actes de parole à l'écrit comme à l'oral. Ou alors il peut se spécialiser en discours sur un "chat" et développer des aptitudes en français nécessaires à la communication dans ce contexte. Les quatre aptitudes figurent dans ce développement et l'apprenant pourra par conséquent réutiliser ce qu'il acquiert dans chacune d'entre elles. Mais comment les différencier ici car elles sont entremêlées? Peut-être faudrait-il sensibiliser les apprenants au fait que la langue utilisée est propre au "chat" uniquememt ( s'ils ne le savent pas déjà) car ils risquent de mélanger les aptitudes dans d'autres situations.
6. Remarques & limites
Il a été possible de noter que malgré leur niveau en français, Maria et Solveig ont été capables de communiquer et de mettre en oeuvre les compétences communicatives nécessaires à la particularité de la situation.
Il n'est pas possible d'affirmer que le site est l'outil favorable à l'apprentissage, mais il est malgré cela évident d'envisager ses apports à une auto-évaluation. En effet avec leur(s) production(s), les apprenants peuvent évaluer leur prestation en imprimant le log (cf: documents 1 et 2 en annexe). Ainsi les deux élèves du BHG pourraient se rendre compte de ce qu'elles ont dit, au niveau du contenu et de la forme du discours. Dans le cadre d'un apprentissage auto-dirigé, les apprenants relèveraient leurs lacunes, leurs faiblesses afin de les améliorer par différents moyens (exercices, cours,...) lors d'une prochaine discussion. Il est alors possible d'effectuer une évaluation en continu, de voir ses progrès, de se fixer des objectifs d'un rendez-vous à l'autre,... Si le Moolin Rouge est inseré dans un cursus traditionnel il pourrait sans doute devenir un lieu propice à soutenir l'auto-apprentissage, à condition néanmoins que les élèves soient prêts à s'en servir; qu'ils soient formés à l'apprentissage auto-dirigé.
Dans le cadre de la nouvelle direction de l'apprentissage des langues etrangères, l'objectif des technologies comme le web et le MOO serait de développer un environnement d'apprentissage de langue en direct. Ici l'idée est de créer un espace où les étudiants qui apprennent une langue étrangère peuvent développer leurs aptitudes grâce à des nouvelles voies créatives et en collaboration avec d'autres étudiants. Cet espace, celui du MOO, est fait de mouvement, se vit en temps réel et se construit par la langue. Il ressemble en cela au monde. Et où les personnes construisent-elles le mieux leurs nouvelles connaissances si ce n'est dans le monde?
Au Moolin, les individus ont la possibilité de construire leur propre espace d'apprentissage en fonction de leurs besoins et les remplir avec du matériel propre à leur utilité.
De plus les discussions au Moolin Rouge sont des situations d'écrit. L'apprenant peut aussi y améliorer ses aptitudes à l'écrit mais aussi son aisance à l'oral (oralité de la langue utilisée sur le site). Mais le plus important est sans doute l'éveil à une conscience métalinguistique et une conscience d'apprentissage, deux aspects centraux du développement de l'autonomie de l'apprenant. En outre les apprenants ont à faire à la langue cible dans une utilisation authentique.
Enfin la situation de communication a lieu en temps réel et les apprenants ont ainsi la possibilité de réagir sur les interactions des français, peuvent demander de spécifier une information, d'être corrigés, régler des problèmes d'intercompréhension (comme dans un discours oral mais pas comme une situation d'écrit traditionnelle). Selon Vigotsky , l'apprentissage est quelque chose d'interactif. C'est un processus social où doivent rentrer en jeu l'interaction sociale et la collaboration. Ces aspects peuvent se retrouver dans l'utilisation de nouveaux environnements où les étudiants peuvent collaborer et interagir en groupes ou en couple. Donc ces espaces publics, tel que le MOO, pourraient compléter idéalement un apprentissage en langue étrangère.
Le Moolin connecte des gens et non pas des élèves à une machine plus ou moins morte comme le font par exemple les cd-roms. Ici on parle avec de véritables personnes. Dans ce contexte le site apparait comme un lieu où l'apprentissage d'une LE peut-être completé et où la compétence communicative a l'opportunité de se développer. Néanmoins un aspect important manque encore au site; les apprenants ne sont pas mis en relation avec la langue orale dans sa démonstration physique. Les éleves n'ont alors pas la chance d'augmenter leur compréhension du français à l'oral. Même s'ils peuvent obtenir des informations sur la prononciation ils ne sont pas au contact de la langue orale au moment de sa production.
Observer le Moolin Rouge a été une grande découverte pour moi. D'une part j'étais sceptique quant à l'apport de ce site pour des apprenants en français et j'ai pu me rendre compte qu'il remplissait les critères selon moi essentiels à l'instauration d'un auto-apprentissage. Mais surtout j'ai appris à centrer mon attention sur les élèves eux-mêmes et sur leur capacité individuelle à être des apprenants en LE. Regarder Solveig et Maria sur le site, c'était les voir sous un nouveau jour. J'ai "entendu" leur voix plus que je ne l'avais jamais fait lors des cours en salle de classe. J'ai découvert un autre aspect de la personnalité des deux élèves grâce à leur abilité à communiquer et à s'exprimer malgré leurs lacunes et leurs faiblesses en français. J'ai eu la chance de vivre cette expérience en me livrant à une observation de mise en situation directe et face à des locuteurs natifs. J'ai pu apprécier la compétence communicative des apprenants et considère ce critère comme indispensable dans l'apprentissage, dans la mesure où apprendre une langue n'est autre qu'apprendre à communiquer. Je pense que de nombreux programmes officiels devraient se pencher sur ce caractère primordial d'une langue quand ils se soucient d'enseigner une LE à des êtres humains.Bibliographie
LITTLE, David (1997) The role of writing in second language learning: some neo-Vygotskian reflections.
MARTON, Philippe: Le projet CAMITE : un nouveau paradigme d'enseignement, d'apprentissage et de formation intégrant les NTIC.
RIVIERE, Philippe: "Les sirènes du multimédia à l'école", Le Monde Diplomatique, Avril 1998, p.21.
SCHWIENHORST, Kurt (1997): Talking on the Moo : Learner Autonomy and language learning in tandem.Annexes
Discussion avec Jan Ivar
Discussion de deux apprenantes norvégiennes avec des français; support de l'analyse
page créée par Daniel Jung en juin 1999